Pas de reprise le 11 mai !

Tmoignage jeanne ready
 

La crise du coronavirus et le confinement ont été l'occasion pour le gouvernement de procéder à une attaque de grande envergure sur l'éducation. Ordres contradictoires, véritable sabotage du fonctionnement des enseignements, avec pour résultat des élèves dépassés, un personnel épuisé et un accroissement continu de la sélection de classe. Le gouvernement annonce maintenant une reprise pour le 11 mai qui a pour unique objectif de garder les enfants pour faire retourner au travail leur parents, au mépris de toute protection sanitaire. Jeanne, enseignante en collège, nous transfère son témoignage : dans la machine à broyer de l'éducation nationale, une seule solution : la lutte et la grève dès le 11 mai !

Dans l'enseignement les mesures liées à la crise sanitaire ont précédé le confinement du 17 mars : le mercredi 11, Jean-Michel Blanquer déclarait qu'il n'y aurait pas de fermeture générale des établissements scolaires ; le jeudi 12 au soir, Emmanuel Macron annonçait cette même fermeture générale. Je me suis bien évidemment sentie prise en compte et rassurée par ces deux déclarations dos à dos ! S'en sont suivis cinq jours d'injonctions contradictoires, parfois simultanées selon le représentant des institutions qui s'adressait à nous : les enseignants doivent rester confinés, les enseignants ne doivent pas se réunir, les enseignants doivent venir sur leur lieu de travail tous les jours de 8h à 17h30, les enseignants doivent rester chacun dans leur salle, seules certaines salles seront ouvertes... des débuts prometteurs !

La confusion ne s'est malheureusement pas cantonnée aux déclarations publiques. J'ai reçu plusieurs messages de définition de la fameuse « continuité pédagogique » (du Ministre, du Recteur, de mon chef d'établissement, des inspecteurs de ma discipline) : aucune ne concorde ! Je ne sais toujours pas à ce jour quelle quantité de travail doit être donnée aux élèves, à quel rythme, ni si ce travail doit être évalué ou non. En outre, j'exerce un métier plutôt solitaire (nous faisons chacun dans nos matières et avec nos groupes comme nous l'entendons). Nous n'avons donc quasiment pas de réflexes de coordination : les élèves ont donc été confrontés pendant des semaines à des quantités et des méthodes de travail très différentes selon les matières, avec des attentes également variées. Ce qui ne leur demandait qu'un peu d'adaptation est devenu -selon leurs propres dires- une surcharge mentale dans un contexte déjà anxiogène. Mais coordonner tout cela sans consignes claires aurait pris un temps et une énergie que nous ne pouvions investir dans cette période, surtout avec des outils défaillants. La confusion règne d'ailleurs aussi concernant les outils : chacun fait avec les moyens du bord, avec en arrière-plan les menaces de la RGPD1 et de l'EN2 alors que les plateformes agréées ne supportent pas les nombreuses connexions et offrent l'ergonomie de logiciels faits maison dans les années 1990 ! Sans oublier que l'accès à ces outils officiels est soumis à des conditions matérielles.

Les municipalités, départements et régions se chargent respectivement des aspects matériels des écoles, collèges et lycées en temps normal. Il aurait donc été logique qu'avec le « déménagement » des enseignements sur internet ces institutions fournissent une connexion internet et du matériel informatique à chaque élève... que nenni ! Tous mes élèves n'ont pas leur tablette fournie par le département, ni internet, ni même leurs codes d'accès à Pronote. En outre ils n'ont pas été formés. La plupart ne savent pas manier les pièces jointes ni créer une adresse mail : dans notre collège, les cours de mathématiques ou de technologie se font avec un parc informatique délabré, en classe entière. Le manque de moyens d'hier coupe aujourd'hui de l'enseignement 21 élèves sur 48 dans les deux classes que j'ai en français, par exemple. Ceux qui s'en sortent bien avec la continuité pédagogique sont ceux qui en ont le moins besoin sur le plan scolaire, ceux dont les parents ont un peu plus de moyens, comme d'habitude.

Face à cela, comme presque toujours, j'ai été confrontée à un dilemme que connaissent tous les travailleurs de l'éducation, du soin, de l'aide, de la solidarité : refuser ou faire malgré tout. Malgré l'absence de moyens, malgré l'absurdité, malgré la lassitude, malgré la surcharge... La charge de travail et le stress de l' « école à la maison » sont énormes. Nous sommes habitués à ce que nos élèves nous posent dix fois la même question en classe : maintenant, c'est par écrit, sur différentes boîtes, du matin au soir ; et leur dire « remontez jusqu'au mail d'explication dans la conversation » ne fonctionne pas, j'ai essayé. Après avoir dépensé de l'argent (pour acheter des cartouches d'encre), du temps, de l'énergie, j'ai trouvé tant bien que mal un rythme qui fonctionnait avec mes élèves et qui ne faisait pas non plus de moi une esclave docile du Ministère. Une sorte d'équilibre.

Depuis l'annonce de réouverture des établissements scolaires pour le 11 mai en revanche, c'est insomnies et crises d'angoisse. Les scientifiques découvrent tous les jours de nouveaux aspects de cette maladie et AUCUNE de leurs découvertes n'est positive. Les travailleurs des hôpitaux sont au bout du rouleau et nous disent qu'ils ne pourront pas endiguer une deuxième vague de malades. Pourtant, on décrète qu'il faut rouvrir les nids à virus que sont les établissements scolaires (on le décrète dans les médias avant toute communication interne à l'EN avec les enseignants, évidemment, mais on ne demande pas son avis à la chaîne d'assemblage pour la rallumer). Mais on ne me demande même pas de retourner faire mon travail, non : nous ne savons pas combien d'élèves nous aurons, ni à quel rythme, et on nous dit qu'il ne sera pas nécessaire de finir les programmes.

Je n'ai pas un attachement particulier à nos programmes capitalistes et impérialistes, mais nous dire qu'il n'est pas nécessaire de les finir, c'est bien nous dire ouvertement « nous n'avons pas besoin que vous fassiez votre travail ». Mon métier nécessite l'anticipation, le découpage des temps d'apprentissage en amont afin de construire des savoirs progressifs et cohérents : là encore, on voit bien qu'il ne s'agira pas d'exercer ma profession. Non, on me demande d'aller risquer ma santé (car on ne sait toujours pas ce que fait cette maladie aux personnes qui l'ont rencontrée sur le long terme) non pas pour faire mon métier, mais pour occuper les enfants de ceux qu'on renvoie trimer, les plus pauvres bien sûr, ceux qui ne peuvent pas télétravailler. On nous promet des mesures sanitaires.

Travaillant dans un établissement amianté en travaux, je sais parfaitement ce que valent les promesses de l'EN sur la santé et la sécurité des travailleurs et des élèves : rien. On nous assure que les établissements qui ne peuvent pas respecter les protocoles sanitaires (décidés par ces mêmes personnes qui veulent absolument tout rouvrir) resteront fermés : dès que j'ai entendu ça, je me suis dit qu'ils allaient mettre en place les protocoles les plus réduits possibles pour que personne ne puisse déclarer que la sécurité n'était pas assurée. C'est leur modus operandi. Ils nous diraient de nous mettre un slip sur la tête et de danser le jerk avant d'entrer en classe comme mesure sanitaire que je ne serais même pas surprise ! On nous promet des moyens pour que tout se passe bien, dans les meilleures conditions. Mais ça fait des années que je constate et subis (avec mes élèves) le gouffre entre les moyens promis publiquement et ceux donnés sur le terrain. Aux inepties gouvernementales, à leurs contradictions, à leurs plans inapplicables sur le terrain, s'ajoutent enfin le mépris et la culpabilisation de nos « élites intellectuelles », de nos grands penseurs éditorialistes, qui nous reprochent de nous opposer à cette reprise du 11 mai à grands renforts d'insultes et de métaphores guerrières.

Le 11 mai, je serai donc en grève parce que mon autre alternative est la démission et que j'ai encore la folie de croire à ce que je fais.

 

1 : Règlement Général sur la Protection des Données : règlement européen mis en place en France par la Commission Nationale Informatique et Libertés, qui encadre la façon dont les organismes publics et privés peuvent collecter de données personnelles, les utiliser et les stocker. Un ensemble de procédures sont censées être respectées pour garantir la vie privée des personnes dont les données sont utilisées.

2 : Education Nationale

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