Qu’est-ce que la Révolution de 1917 ?

  • Par jc13
  • Le 24/05/2018

S’il est un moment de l’Histoire à retenir tant son influence sur la structuration du mouvement ouvrier mondial fut grande, c’est bien celui de la Révolution russe de 1917. Conclusion victorieuse d’un processus révolutionnaire long de douze années, elle est la première véritable expérience d’une révolution populaire menée à son terme mais pas seulement. Elle est aussi le moment de la rupture consommée avec la social-démocratie et d’avec sa voie réformiste vers la conquête du pouvoir. En somme la Révolution bolchévique fut le moment de tous les enseignements fondamentaux pour la classe ouvrière.

Lorsque dans la nuit du 24 au 25 Octobre les bolchéviques prennent le contrôle de Petrograd et que le Comité Révolutionnaire proclame dans la foulée la destitution du gouvernement provisoire de Kerenski, c’est la fin d’une pièce en deux actes, d’une Révolution qui commença sous des traits bourgeois avant de véritablement s’affirmer comme une Révolution prolétarienne, socialiste. Car l’histoire de la Révolution d’Octobre 1917 ne peut se conter sans celle de Février 1917, encore moins sans celle de 1905, qualifiée de « répétition générale » par Lénine lui-même.

En 1905 la Russie est défaite dans sa guerre contre le Japon, la contestation à l’égard du régime autocratique du Tsar Nicolas II atteint alors son apogée. La politique autoritaire qu’il mène parvient à unir toutes les couches de la population contre lui : des paysans mécontents des nouvelles politiques terriennes aux ouvriers dénonçant les conditions de travail en usine, en passant par les étudiants hostiles à l’autoritarisme, tous sont d’accord sur la faillite du gouvernement de Nicolas II. En réponse à cette hostilité, le Tsar va mener une violente répression, notamment en Janvier 1905 lorsqu’il fait tirer sur une manifestation ouvrière, le fameux « Dimanche sanglant ». Ce massacre provoque alors l’indignation générale et le déclenchement de la Révolution de 1905. Partout les ouvriers s’organisent, les soviets, assemblées de travailleurs, éclosent, les grèves se multiplient, en particulier la grève générale d’Octobre 1905 qui paralyse le pays. Face à cela, Nicolas II n’a d’autre choix que de faire des concessions : il promet la réunion d’une assemblée consultative et garantit les principales libertés. Mais très vite il revient sur ses engagements, et en prononçant les lois fondamentales il met fin aux espoirs de changement de la population. Il écrase alors le jeune soviet de Petrograd et les différentes insurrections ouvrières survenant au cours de l’automne 1905 : à Moscou, à Novorossisk ou encore à Tchita. Si cette Révolution avortée sonne comme un coup d’épée dans l’eau, elle constitue une source d’enseignements pour la classe ouvrière russe et pour le jeune parti bolchévique, né en 1903 et emmené par un certain Lénine. Désormais, face aux formes conventionnelles de contestation sociale, c’est l’insurrection qui doit primer, et c’est la classe ouvrière dans son ensemble qui doit s’y préparer selon Lénine.

Ainsi le prolétariat et les bolchéviques vont ruminer cette défaite douze années durant. Il faudra un nouveau contexte de guerre pour que la contestation sociale soit revigorée et se réorganise. Face aux massacres engendrés par la guerre et aux difficultés économiques, l’agitation gagne le pays. En Février 1917, des manifestations éclatent partout et en particulier à Moscou, scandant « Non à la guerre » et « A bas le gouvernement du Tsar ». Le 23 Février, la journée internationale des femmes offre aux masses un prétexte pour manifester. De cortèges de femmes défilant dans les villes, ces rassemblements se transforment progressivement en manifestations aux tonalités beaucoup plus politiques et sont rapidement rejoints par les ouvriers. Dès le lendemain des centaines de milliers de travailleurs décrètent la grève dans tout le pays. Le Tsar ordonne alors de tirer sur les manifestants mais les soldats retournent leurs armes contre la police, ralliant en masse la cause révolutionnaire et faisant basculer le rapport de force. Dès le 27 ouvriers et soldats prennent d’assaut l’Arsenal et s’emparent de centaines de milliers d’armes, le pays est alors au bord de l’implosion. Face à ce que l’on appellera à posteriori les « cinq glorieuses », les principaux leaders révolutionnaires sont pris de court. Ni Trostky ni Lénine ne sont présents en Russie, mais tous perçoivent les prémisses d’un processus révolutionnaire. A ce moment la légitimité politique se scinde en deux : celle de la Douma d’Etat et celle du Soviet, institution représentative des travailleurs, paysans et soldats.

Des négociations s’engagent alors entre les deux institutions, aboutissant à l’abdication du Tsar et à la mise en place d’un gouvernement provisoire le 2 Mars 1917, sur la base de certains mots d’ordre tels que la redistribution des terres et la fin de la guerre. C’est la fin du régime impérial russe, alors vieux de près de cinq siècles. A dominante réformiste, ce gouvernement provisoire présidé par le prince Lvov va dans un premier temps tenir certains engagements notamment en matière sociétale (suffrage universel, extension des droits des soldats) mais va vite trahir ses principaux engagements : la politique de redistribution tarde à être mise en place tandis que la poursuite de la guerre est actée. Ces trahisons engendrent de graves troubles qui atteignent leur paroxysme au cours du mois de Juillet 1917, mois au cours duquel le Prince Lvov doit laisser sa place à un nouveau gouvernement, désormais présidé par Kerenski et les socialistes, avec l’appui des mencheviks. Mais ce nouveau gouvernement lui aussi dominé par les sociaux-démocrates ne tarde pas à trahir les volontés de la classe ouvrière. Contre les aspirations du peuple à la paix, le gouvernement prend le parti de la poursuite de la guerre bourgeoise. A mesure que la guerre se poursuit, l’influence des bolchéviques au sein de la population et des soldats croît, au détriment de celle du gouvernement. Harassés par la guerre, de plus en plus de soldats désertent pour rejoindre l’agitation révolutionnaire, séduits par les promesses de paix et de pain des bolchéviques. L’influence de ces derniers est telle que la rupture entre gouvernement et soviet est consommée en Octobre 1917. Lénine est déterminé à renverser le gouvernement provisoire de Kerenski qui ne jouit plus désormais que d’un très faible soutien. Au soviet de Petrograd, la tendance est désormais clairement en faveur des bolchéviques et d’un renversement du gouvernement, et à contrario les « conciliateurs » sont mis en minorité.

L’insurrection d’Octobre, contrairement à celle de février, est minutieusement préparée par les bolchéviques. C’est ainsi que dans la nuit du 24 octobre le comité Révolutionnaire de Petrograd prend le contrôle de la capitale et destitue le gouvernement provisoire. Le 25, députés bolchéviques et socialistes révolutionnaires ratifient l’insurrection et le 26 est formé le nouveau gouvernement à dominante bolchévique dirigé par Lénine, le « Conseil des Commissaires des peuples ».

 

Enseignements de la révolution d’octobre

Ainsi s’achève l’épopée russe de 1917, qui en aura plus appris à la classe ouvrière russe et mondiale sur la stratégie révolutionnaire que tous les siècles précédents. De la prise du pouvoir par les travailleurs à la nécessité du socialisme en passant par l’importance d’un parti révolutionnaire d’avant-garde, nombreuses sont les leçons à tirer de cet évènement fondateur pour le mouvement ouvrier. Mais s’il en est des plus importantes et des plus utiles à l’époque actuelle, ce seraient celles d’une part sur l’impérieuse nécessité du socialisme et de la mise en place du pouvoir ouvrier face au parlementarisme bourgeois, et d’autre part sur la faillite avérée des stratégies conciliatrices de prise de pouvoir, et notamment la voie sociale-démocrate à tendance réformiste. Si les défenseurs de l’idéologie dominante et les chiens de garde de la bourgeoisie s’attachent à opposer démocratie et tyrannie bolchévique, nous nous devons de faire la lumière sur les évènements d’Octobre : ce fut bel et bien le théâtre de la lutte de classe, de la lutte entre partisans d’un système bourgeois suranné et partisans de la démocratie soviétique, la dictature du prolétariat. Comme le dit Rosa Luxembourg, « L'Assemblée Nationale est un héritage suranné des révolutions bourgeoises, un résidu du temps des illusions petites-bourgeoises sur le « peuple uni », sur la « liberté, égalité, fraternité » de l'Etat bourgeois. Il ne s'agit pas aujourd'hui d'un choix entre la démocratie et la dictature. La question qui est mise par l'histoire à l'ordre du jour, c'est : démocratie BOURGEOISE ou démocratie SOCIALISTE ». Il ne peut exister de démocratie réelle et véritable tant que subsiste la domination du Capital, n’en déplaisent aux partisans de réformes constitutionnelles ou autres aménagements. Ce qui nous amène à la deuxième leçon de cette Révolution, sur l’impasse de la voie réformiste et de la cohabitation de réformes sociales de fond avec le capitalisme. A l’heure où le social-réformisme a le vent en poupe, rappelons que si la trahison du réformisme russe est certainement l’un des exemples les plus criants pour le mouvement ouvrier, il est loin d’être le seul. Sa déroute ne tient toutefois pas à des circonstances malheureuses mais bel et bien à son essence même : le réformisme, en refusant toute rupture claire avec le Capital, ne peut que s’enfoncer dans la trahison. Il n’y a pas d’intermédiaire entre la lutte et la collaboration de classe.

A l’heure du centenaire de cette glorieuse révolution, tâchons de conserver et de mettre en application ces précieux enseignements, ceux d’une révolution qui fit preuve d’une innovation sans précédent, qui permit aux opprimés de se relever et de prendre la direction de l’Etat et de la production. Il n’est toutefois pas question ici de sanctifier la forme soviétique du pouvoir et de manière générale le socialisme soviétique qui lui aussi avait ses défauts et autres manquements. Lénine le disait lui-même, le socialisme « n’est pas un talisman merveilleux ». Il ne pourra guérir d’un coup les maux hérités du capitalisme, l’analphabétisme, l’inculture ou les famines. Mais qu’importe si le chemin est long et difficile, l’avenir n’en sera que plus radieux. Laissons le mot de la fin une fois encore à l’un des principaux maîtres d’œuvres de cet évènement grandiose, Vladimir Ilitch Oulianov : « Le pouvoir des Soviets est le chemin du socialisme, découvert par les masses laborieuses, donc un chemin sûr, donc un chemin invincible ».

 

Article du journal l'Avant-Garde N°3 - Octobre 2017

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