Fais pas genre que la race c’est classe

  • Par jc13
  • Le 14/05/2018

Tentative de critique marxiste des théories intersectionnelles

Depuis quelques années, les théories intersectionnelles se répandent dans les universités comme dans les milieux d’extrême gauche. En tant que marxistes, nous proposons ici à la fois une critique de l’approche “intersectionnelle“ de la société dans son ensemble, ainsi que des concepts et des termes qui découlent de celle-ci.

Basée sur une analyse de la société en terme de dominations, l’intersectionnalité pense une superpositions de dominations régissants les rapports sociaux : principalement,  la domination d’une classe sociale sur une autre, d’une race sur une autre (la race blanche), d’un genre sur un autre.  D’autres types de dominations peuvent être ajoutées à ce prisme d’analyse, sensé nous donner une vision globale de la société et des discriminations subies par les individus : les discriminations liées au sexe, aux orientations sexuelles, au handicap…

Ces dominations structurelles de la société s’entrecroisent donc en un point  intersectionnel, mais existent également indépendamment les unes des autres ; certain.es étant victimes par exemple de discriminations racistes sans subir de “discrimination de classe” ou de genre, ou encore de discrimations sexistes tout en ne vivant pas le racisme omniprésent dans la société ni l’oppression de la classe dominante…

Avec l’apparition de cette théorie, des termes enterrés depuis la fin des sombres heures du nazisme ont refait surface. On trouve de plus en plus, dans les discours, communiqués et réunions de certaines organisations, comme le Parti des Indigènes de la République de Said Bouamama ou lors de réunions publiques à Marseille, les termes de “race” et certains dérivés comme “racisé”, “non-racisé”, “racialistes”, “racialisateurs”...ainsi qu’une référence constante aux catégories raciales de ceux dont on parle: “Blanc”, “non-Blanc”.

Nous ne pouvons que dénoncer l’emploi constant de termes qui reposent sur l’idée que différentes races humaines existent et qu’il est pertinent d’en faire la base d’un discours politique, autre que réactionnaire ou fascisant. Baser un discours soi-disant anti-raciste sur l’idée que la race existe, qu’elle a une réalité et que certaines structures de la société découlent du fait même qu’il existe une différence entre des races, ce n’est rien d’autre qu’une énième forme de racisme qui se nie lui-même.

Toutefois, dans une société où aujourd’hui une femme ne peut travailler ou sortir dans la rue dans la tenue de son choix et est moins bien payée qu’un homme pour le même poste, où une agence immobilière se permet de publier des annonces spécifiants qu’elle ne veut “pas de noirs”, où l’on refuse encore aux homosexuels d’avoir des enfants, ces combats sont nécessaires pour vivre dignement et parfois même vivre tout court.

L’émergence des théories intersectionnelles et leur essor soudain n’est pas un phénomène hasardeux. Le racisme, le machisme, l’homophobie, sont des tares qui, si elles ne sont pas nées avec le système capitaliste en font partie depuis son avènement.

La chute de l’Union Soviétique a, on le sait bien, entraîné avec elle un recul phénoménal des idées marxistes, communistes, et même progressistes. Les forces idéologiques du capitalisme, qui s’expriment à travers bon nombres de biais (médias, programmes scolaires, publicités, cinéma, séries…), on ardemment travaillé au recul de celles-ci. Les organisations communistes, suivant le mouvement de recul de tous, laissant  place au réformisme (c’est à dire à l’idée que le système dans lequel on vit est améliorable petit à petit) ont peu à peu abandonné toute analyse de classe pour se concentrer sur des phénomènes dits “sociétaux” ; comme si le tout n’était lié que de loin et que l’on pouvait parler d’antiracisme sans penser à qui dans la société a intérêt au racisme et à l’alimenter. D’analyses s’efforçant de lier les conditions matérielles de chacun ainsi que l’ordre économique du système, les organisations de la classe ouvrière réunie (tout genre et race  confondues donc) sont passées à des schémas de pensée déconnectées des réalités.

En rompant avec l’internationalisme - qui prône la solidarité de tous les opprimés au delà des frontières - et le féminisme de classe - qui affirme qu’il y a bien moins en commun entre Ingrid Bettencourt et sa femme de ménage, qu’entre un ouvrier du livre français et une ouvrière du textile indienne - le terrain de l’anti-racisme et de l’anti-sexisme est progressivement laissé à la social-démocratie et à tous ceux qui nient l’analyse de classe de la société, à droite où à gauche.

L’intersectionnalité apparaît à un moment où, le champ d’analyse globale étant relativement vide, il est nécessaire  de remettre les discriminations subies de tous bords dans le contexte social d’où elles proviennent et s’exercent.

L’intégration dans le spectre des dominations de la classe sociale en est le témoin, mais le fait d’envisager la domination de classe comme une simple discrimination témoigne également de l’individualisme-psychologisant de cette manière d’envisager le réel.

En effet, ces théories laissent l’analyse scientifique de la société de côté (matérialisme historique : analyse scientifique des conditions objectives, matérielles, des rapports de production, des rapports de classe) et on parle de la société d’un point de vue psycho-sociologique : ressenti, vécu, expérience personnelle, identité... Pas forcément représentatifs de la réalité.

Même si le terme de « classe » n’a pas disparu, on n’entend plus parler de place dans les rapports de production, ni d’exploitation des travailleurs par ceux qui détiennent la propriété privée des moyens de production. On entend tout au mieux parler de mépris de classe, au même titre qu’on parle de harcèlement sexuel ou d’agression à caractère raciste.

Or, une analyse dans des termes économiques, et non psychologiques ou moraux, intègre dans un même combat la question de l’anti-racisme, de l’anti-sexisme, de l’anti-fascisme, en mettant l’accent sur la structure d’antagonisme de classe du système capitaliste qui engendre ces questions-là (et non pas l’inverse).

Pour lutter contre le racisme ou le sexisme omniprésents, il faut comprendre d'où ils viennent, et non en faire la cause de la structure genrée et raciste de la société aujourd’hui.

Si le capitalisme a hérité de la forme patriarcale des systèmes qui le précèdent (servage, esclavagisme…), cela ne doit pas recouvrir les particularités du système capitaliste et sa manière propre de maintenir une différence, voire une hiérarchie, entre les hommes et les femmes. Il faut souligner que c’est toujours en temps de crise du capitalisme que les droits des femmes subissent un recul, appuyé par la frange réactionnaire de la société et les fondamentalismes religieux de tous bords. Pourquoi ce n’est pas un phénomène détaché du domaine économique comme voudraient le penser les penseurs de l’intersectionnalité ? 
Interdire ou limiter le droit à l’avortement équivaut à faire sortir par la force les femmes du marché du travail. Si on couple une interdiction d’avorter avec une diminution constante du service public de garderie (crèches), c’est plus de la moitié de la population que l’on maintient à la maison, hors de tout chiffre du chômage. Même si certaines organisations réactionnaires ou des groupes fondamentalistes religieux de tous bords portent un discours réellement sexiste auquel ils croient fermement, ce ne sont que des outils pour les dirigeants capitalistes qui, eux, y trouvent un intérêt économique direct.

De la même manière, les discours racistes ont toujours permis aux systèmes économiques d’oppression de se justifier et de se maintenir. Nous pouvons prendre les exemples de l’esclavagisme, avant le capitalisme, ou de la colonisation, dans le capitalisme. Ainsi, le racisme n’est pas né avec le capitalisme, mais cela ne signifie pas, comme certaines organisations l’affirment, que le capitalisme est né du racisme. Le capitalisme s’est servi du racisme pour justifier la colonisation et s’en sert aujourd’hui pour brouiller la conscience de classe des travailleurs et l’unité du prolétariat. La stigmatisation, quelle qu’elle soit, est une arme économique, parce qu’elle divise les travailleurs et les détourne de la lutte contre ceux qui les exploitent, le patronat. Se tenir sur le terrain de la race et du genre pour eux-mêmes, admettre l’importance et la primauté de catégories telles que « racisé », « non-racisé », « cis-genre », «lesbienne», etc. c’est accepter de ne s’intéresser qu’à des divisions de surface qui effacent l’antagonisme essentiel du système capitaliste, antagonisme sur lequel se fonde et se construit le combat pour le progrès et l’émancipation : l’antagonisme de classe.

Il ne faut donc pas confondre, par exemple, une sorte d’anti-racisme humaniste et la lutte des travailleurs immigrés (qui peuvent très bien être blancs, comme les travailleurs immigrés d’Europe de l’est, par exemple) pour leurs droits, pas plus qu’il ne faut confondre le racisme en général et la stigmatisation des précaires (qui englobe une population bien plus large et plus précise que les « Noirs » ou les « Arabes »).

Ainsi, on peut très bien faire des sous-catégories à l’intérieur du prolétariat, mais ces catégories doivent être déterminées par les différentes places que nous occupons dans les rapports de production, et elles doivent être en corrélation avec les nécessités de la lutte concrète, elles ne doivent en aucun cas être basées sur ce qu’on pourrait appeler le vécu subjectif de chacun (qui ne saurait jamais devenir conscience de classe unie).

En clair, prolétaires en tous genres et de tous les pays, dans la réflexion et dans la lutte, unissez-vous contre vos exploiteurs !

Article du journal l'Avant-Garde de Janvier 2017

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